
Assis sous les cèdres du Mont Mérou, en face de l’Himavat, Krishna commençant à parler à ses disciples des vérités inaccessibles aux hommes qui vivent dans l’esclavage des sens.
Il leur enseigna la doctrine de l’âme immortelle, de ses renaissances et de son union mystique avec Dieu.
Le corps, disait-il, enveloppe de l’âme qui y fait sa demeure, est une chose finie ; mais l’âme qui l’habite est invisible, impondérable, incorruptible, éternelle.
L’homme terrestre est triple comme la divinité qu’il reflète : intelligence, âme et corps.
Si l’âme s’unit à l’intelligence, elle atteint Sattva, la
sagesse et la paix ;
Si elle demeure incertaine entre l’intelligence et le corps, elle est dominée par Raja, la passion, et tourne d’objet en objet dans un cercle fatal ;
Si elle s’abandonne au corps, elle tombe dans Tama, la
déraison, l’ignorance et la mort temporaire.
Voilà ce que chaque homme peut observer en lui-même et autour de lui.
Mais, demande Ajurna, quel est le sort de l’âme après la mort ? Obéit-elle toujours à la même loi ou peut-elle lui échapper ?
- Elle ne lui échappe jamais et lui obéit toujours, répondit Krishna. C’est ici le mystère des renaissances.
Comme les profondeurs du ciel s’ouvrent aux rayons des étoiles, ainsi les profondeurs de la vie s’éclairent à
la lumière de cette vérité.
« Quand le corps est dissous, lorsque Sattva (la sagesse)
a le dessus, l’âme s’envole dans les régions de ces êtres purs qui ont la connaissance du Très-Haut. Quand le corps éprouve cette dissolution pendant que Raja (la passion) domine, l’âme vient de nouveau habiter parmi ceux qui se sont attachés aux choses de la terre.
De même, si le corps est détruit quand Tama (l’ignorance) prédomine, l’âme obscurcie par la matière est de nouveau attirée par quelque matrice d’êtres irraisonnables.
-Cela est juste, dit Ajurna. Mais apprends-nous maintenant ce qui advient, dans le cours des siècles, de ceux qui ont suivi la sagesse et qui vont habiter après leur mort dans les mondes
divins.
-L’homme surprit par la mort dans la dévotion, répondit Krishna, après avoir joui pendant plusieurs siècles des récompenses dues à ses
vertus dans les régions supérieures, revient enfin de nouveau habiter un corps dans une famille sainte et respectable. Mais cette sorte de régénération dans cette vie est très difficile à
obtenir. L’homme ainsi né de nouveau se trouve avec le même degré d’application et d’avancement, quant à l’entendement qu’il avait dans son premier corps, et il commence de nouveau à travailler
pour se perfectionner en dévotion.
-Ainsi, dit Ajurna, même les bons sont forcés de renaître et de recommencer par la vie du corps ! Mais apprends-nous, Ô Seigneur de la vie ! Si pour celui qui poursuit la sagesse, il n’est
point de fin aux renaissances éternelles ?

- Ecoutez-donc, dit Krishna, un très grand et très profond secret, le mystère souverain, sublime et pur.
Pour parvenir à la perfection, il faut conquérir la science de l’unité, qui est au-dessus de la sagesse ; il
faut s’élever à l’être divin qui est au-dessus de l’âme au-dessus même de l’intelligence.
Or cet être divin, cet ami sublime, est en chacun de nous.
Car Dieu réside dans l’intérieur de tout homme, mais peu savent le trouver.
Or voici le chemin du salut.
Une fois que tu auras aperçu l’être parfait qui est au-dessus du monde et en toi-même, détermine toi à abandonner l’ennemi qui prend la forme du désir.
Domptez vos passions. Les jouissances que procurent les sens sont comme les matrices des peines à venir.
Ne faites pas seulement le bien, mais soyez bons.
Que le motif soit dans l’acte et non dans ses fruits.
Renoncez au fruit de vos œuvres, mais que chacune de vos actions soit comme une offrande à l’Être suprême.
L’homme qui fait le sacrifice de ses désirs et de ses œuvres à l’être d’où procèdent les principes de toutes choses, et par qui l’univers a été formé, obtient par ce sacrifice la
perfection.

Uni spirituellement, il atteint cette sagesse spirituelle qui est au-dessus du culte des offrandes et ressent une félicité divine. Car celui
qui trouve en lui-même son bonheur, sa joie et en lui-même aussi sa lumière, est un avec Dieu.
Or, sachez-le, l’âme qui a trouvé Dieu est délivrée de la renaissance et de la mort, de la vieillesse et de la douleur, et boit l’eau de
l’immortalité.
Ainsi Krishna expliquait sa doctrine à ses disciples, et par la contemplation intérieure, il les élevait peu à peu aux vérités sublimes qui s’étaient dévoilées à lui-même, sous le coup de foudre
de sa vision.
Lorsqu’il parlait de Mahadéva, sa voix devenait plus grave, ses traits s’illuminaient.
Un jour, Ajurna, plein de curiosité et d’audace, lui dit :
-Fais nous voir Mahadéva dans sa forme divine. Nos yeux ne peuvent-ils pas le contempler ?
Alors Krishna se levant commença à parler de l’être qui respire dans tous les êtres, aux cent mille formes, aux yeux innombrables, aux faces tournées de tous les côtés, et qui cependant les
surpasse de toute la hauteur de l’infini ; qui, dans son corps immobile et sans bornes, renferme l’univers mouvant avec toutes ses divisions.
« Si, dans les cieux, éclatait en même temps la splendeur de mille soleils, dit Krishna, elle ressemblerait à peine à la splendeur du
Tout-Puissant unique. »
Tandis qu’il parlait ainsi de Mahadéva, un tel rayon jaillit des yeux de Krishna que les disciples n’en purent
soutenir l’éclat et se prosternèrent à ses
pieds.
Les cheveux d’Ajurna se dressèrent sur sa tête, et se courbant, il dit en joignant les mains :
« Maître, tes paroles nous épouvantent, et nous ne pouvons soutenir la vue du grand être que tu évoques devant nos yeux. Elle nous foudroie. »
Krishna reprit :
« Ecoutez ce qu’il vous dit par ma bouche :
Moi et vous, nous avons eu plusieurs naissances. Les miennes ne sont connues que de moi, mais vous ne connaissez même pas les vôtres. Quoique
je ne sois pas, par ma nature, sujet à naître ou à mourir et que je sois la maître de toutes les créatures, cependant, comme je commande à ma nature, je me rends visible par ma propre puissance,
et toutes les fois que la vertu décline dans le monde et que le vice et l’injustice l’emportent, alors je me rends visible, et ainsi je me montre d’âge en âge pour le salut du juste, la
destruction du méchant et le rétablissement de la vertu.
Celui qui connaît selon la vérité ma nature et mon œuvre
divine, quittant son corps ne retourne pas à une naissance nouvelle, il vient à moi. »
En parlant ainsi, Krishna regarda ses disciples avec douceur et bienveillance. Ajurna s’écria :
« Seigneur ! Tu es notre maître, tu es le fils de Mahadéva ! Je le vois à ta bonté, à ton charme inefable plus encore qu’à ton éclat terrible. Ce n’est pas dans les vertiges de l’infini
que les Dévas te cherchent et te désirent, c’est sous la forme humaine qu’ils t’aiment et t’adorent. Ni la pénitence, ni les aumônes, ni les Véda, ni le sacrifice ne valent un seul de tes
regards. Tu es la Vérité. Conduis-nous à la lutte, au combat, à la mort.
Où que ce soit, nous te suivrons !
Souriants et ravis, les disciples se pressaient autour de Krishna, en disant :
« Comment ne l’avons-nous pas vu plus tôt ? C’est Mahadéva qui parle en toi.

Il répondit :
« Vos yeux n’étaient pas ouverts. Je vous ai donné le grand secret. Ne dites qu’à ceux qui peuvent le comprendre. Vous êtes mes élus ; vous voyez le but ; la foule ne voit qu’un bout de
chemin. Et maintenant allons prêcher au peuple la voie du salut.