L'Ashtâvakra-Gîtâ est un grand texte védantique au même titre que
l'Avadhuta-Gîtâ,
le chant du renonçant.
C'est un dialogue entre un jeune maître (Asthâvakra) et son disciple (le roi Janaka), cet échange est une plongée dans l'océan de l'être.
Dans ce tête à tête, où le premier, loin des fastes de la Cour, cherche auprès du second réponse à des questions essentielles, surgissent des sujets familiers à la tradition indienne :
la Connaissance, la Libération,
l'émancipation du désir.
Elle est attribuée au sage Asthâvakra, qui souffrait de huit (ashta) déformations (vakra) corporelles d'où son nom.
Il s'agit d'un enseignement du védanta, antérieur à Shankarâchârya, qui lui même a vécu au VII ou VIIIe siècle.
Dans la tradition de l'Inde, le védanta correspond au quatrième stade de la vie, c'est-à-dire au sannyâsa, à l'état monastique.
De fait, ceux qui se sont plongés dans la pratique du védanta savent que même
s'il n'y a rien à faire, il y a beaucoup à défaire.....
Le fait que le Soi soit toujours présent et à portée de main n'exclut pas complètement la notion d'effort comme en témoigne ces avertissements que donne Asthâvakra :
"A l'instant même ou celui qui a l'esprit léthargique sacrifie le travail du contrôle de soi, il est emporté par
les désirs et le bavardage du mental, ou encore :
"Quand les distractions couvrent complètement le Soi, on doit être actif (en accomplissant des pratiques spirituelles) pour atteindre l'absorption (samâdhi).
En gardant présent à l'esprit cette règle, je demeure bien enraciné en moi-même, tel quel.
Les védantins acceptent aussi la notion de dieu personnel. Pour les sages, la voie de la dévotion et la voie de la connaissance confluent à partir d'un certain niveau ; comme disait
Mâ Anandamayî ;
"En se trouvant soi-même, on réalise Dieu ; en réalisant Dieu, on se trouve
soi-même."
Le nom Ashtâvakra peut aussi évoquer d'autres connotations quand on connaît la culture et l'inconscient collectif de l'Inde : quand on est handicapé, on a à reconnaître son impuissance devant
l'Absolu.
Ashtâvakra, le "huit fois handicapé", a dû faire son sâshtânga pranâm, sa "prosternation des huit parties" (les deux pieds, les deux
genoux, les deux mains, le front et le coeur) devant cet Absolu.
Il ne pouvait avoir le corps de la Déesse à huit bras, ashtabhûjâ, ni celui du saurabha, un nom que l'on donne aussi à la montagne du Kailash, le pélerinage le plus prestigieux pour les hindous et les bouddhistes.
Ashtâvakra était polyhandicapé, mais en se concentrant sur le simple fait d'être, il a atteint la Réalisation.
DEMEURE UNE QUESTION : Pourquoi difforme huit fois ?
La pensée indienne aime à semer en toute chose de petites lumières de sens, comme si tout ce qui était confié au fleuve de la vie méritait une parcelle de flamme, pour être à l'unisson de ce
qu'est le cosmos à travers l'image de Shivâ Natarajâ (Shiva, le roi des danseurs), c'est-à-dire une danse de feu.
Il nous est revenu à l'esprit une parole du dieu Krishna à l'adresse de son ami Ajurna :
"Terre, Eau, Feu, Air, Ether,
Pensée, Conscience et sens du Moi, telles sont les huit divisions de la Nature."
Affirmation aussitôt suivie par : "Elle est manifestée, mais sache que je possède une autre nature, non manifestée, incarnée
dans l'être vivant : c'est elle qui soutient le monde."
A la lumière du jeune Ashtâvakra, le huit fois difforme, physiquement affligé de déformations à quelques jours à peine de sa naissance dans le monde des hommes, on pourrait dire que naître,
s'incarner dans un corps, serait déjà comme être "défiguré" par les apparences, divisé, morcelé, et donc intrinsèquement dés-uni.
Là où Krishna se contente d'énoncer les composants de toute nature humaine, sans l'assortir d'un jugement, Ashtâvakra ajouterait l'éclat d'un presque-sarcasme :
posséder une forme, c'est déjà être difforme, c'est naufragé dans la dualité consubstantielle à la nature du monde, c'est, dès l'origine, une
désintégration.
Telle est la vie.
Or, comme on le sait, le berceau des formes manifestées, c'est l'Être, l'Un sans second, cette "autre nature, non manifestée, incarnée dans
l'être vivant " qu'évoque Krishna.
Cette nature est sans commencement ni fin ; la pensée ne peut la concevoir ; la parole ne peut l'exprimer.
Elle est immuable, au-delà de l'espace et du temps.
Ainsi pourraient se rejoindre la fable du Mahâbhârata et la "méthaphysique" de la
Bhagavad-Gîtâ. Ce ne serait pas contradictoire avec l'esprit d'analogie intarissable qui anime la conscience indienne.
L'eau de la conscience Une permettrait la réconciliation de toutes les parties de "l'âme", tout comme la rivière
Samangâ", L'intégrité-de-ses-membres, avait rendu au corps déformé d'Ashtâvakra sa perfection naturelle.

ASHTAVAKRA : Étranger à la mort est l’être, et lui seul. Si tu perçois cela vraiment, tu te connais avec clarté. Pourquoi ce malin plaisir de céder
aux objets ?
C’est par méprise sur soi-même que l’on fait son miel des objets trompeurs, tout comme on convoite l’argent là où l’on se méprend sur la perle.
Ce en quoi l’univers tout entier resplendit, comme des vagues sur la mer, c’est l’être. Sachant cela, pourquoi courir, l’âme en peine ?
Et l’on a beau entendre dire que l’être est toute conscience, d’une beauté surnaturelle, on demeure, plus qu’à tout, attaché au sexe, et l’on succombe alors à tout ce qui affecte.
Tout à la fois, l’être est dans tout ce qui existe et tout ce qui existe est dans l’être. Aux yeux du sage qui le sait, comme il est singulier qu’on demeure attaché à son moi.
Tout entier concentré sur l’état non-duel, ou même simplement attaché tout entier à la libération, comme il est singulier qu’on soit encore au pouvoir du désir et qu’on soit délabré par les jeux
de l’amour.
Quand on sait, tout épuisé qu’on est, que le désir est ennemi de la conscience, comme il est singulier qu’on y succombe encore jusqu’à son dernier souffle.
Quand on est détaché de ce monde ou de l’autre, et qu’on sait discerner le permanent du fugace, comme il est singulier qu’en voulant la libération, on tremble devant elle.
Mais l’homme éclairé, ou accablé ou comblé, ne percevant, toujours, partout, que son être, n’éprouve ni joie ni chagrin.
Son propre corps en mouvement, il le perçoit comme le corps d’un autre. Dans la louange et dans le blâme, comment tremblerait-il dans son âme immuable ?
On perçoit l’univers comme un simple fantasme, quand tout désir a disparu. Si même alors la mort est là, comment frémir de peur avec des pensées claires ?
Celui dont la pensée est vide de désirs, même à l’égard du non-désir, cette âme magnifique qui tire son bonheur de sa propre conscience, à quoi la comparer ?
Quand on sait, par sa propre nature, que le visible n’est rien, est-ce que l’on perçoit encore, avec des pensées claires, que ceci est à prendre et cela à laisser ?
Quand tout désir, en soi, a disparu, qu’on est soustrait à la dualité, qu’il n’y a plus d’attente, tout ce que l’on perçoit au fil de l’existence ne devient jamais un objet ou de joie ou de
peine.