C'est en son propre sein que le poète, par sa parole,
réalise l'union cosmique.
Le monde intérieur de l'homme réunit
tous les mondes :
" Ce qui réside à l'intérieur, il le voit aussi à l'extérieur "
(Kabir) ;
" Tout ce qui existe dans le monde n'est pas en dehors de toi "
(Rumi).
Le symbolisme de l'union, union du Ciel et de la Terre, du Soleil et de la Lune, est un symbolisme universel que l'on retrouve tant dans le langage
hermétique pour évoquer l'enfant alchimique en gestation : "Le Soleil en est le père, la Lune en est la mère, le Vent l'a porté en son sein et sa nourrice fut la Terre "
(Hermès Trimégiste),
que dans le langage mystique pour signifier la Résurrection
" lorsque le Soleil et la Lune seront réunis "
(Coran LXXV, 9),
ou la Révélation :
" Nuit de la Révélation !
Nuit où l'Esprit visite le monde,
Où le Ciel rejoint la Terre,
Où la Terre s'unit au Ciel!"
(Ali Merad).
. Ce Ciel et cette Terre, ce Soleil et cette Lune, chacun le porte en toi, ainsi que le cosmos tout entier :
" Tout ce que tu désires, cherche-le en toi-même, car c'est toi qui est le microcosme "
(Rumi).
Et c'est pourquoi le travail sur le corps est la base de tout le travail du yogi : "
Sans le corps, l'homme ne peut atteindre aucun résultat "
(Rudrayamala I, V, 160),
comme de celui du gnostique :
" Celui qui a connu le monde a trouvé le corps ; mais celui qui a trouvé le corps, le monde n'est pas digne de lui "
(Th 80).
Loin de le rejeter pour un Absolu désincarné, l'initié fait de son corps le tremplin de la réalisation et se laissant investir par le Soi,
expérimente en lui-même cette alchimie intérieure dont la formule est :
" Faire du corps un esprit et de l'esprit un corps
" ou " spiritualiser le corps et corporifier l'esprit ".
Ce n'est pas le corps qui est un obstacle, mais le mental qui s'identifie au corps :
" Quand le mental se fond dans le Soi, le corps ne pose plus aucun problème...
Le dessein ultime du corps est de servir à la découverte du corps cosmique qui est l'univers dans sa totalité "
(Nisargadatta).

En raison de cette identité du corps individuel et du corps cosmique, du microcosme et du macrocosme l'univers tout entier devient l'école du
yoga.
Selon le Rig-Véda :
" L'Homme cosmique a mille têtes, mille yeux, mille
pieds… L'Homme est tout ce qui est, ce qui fut et qui sera "
(X, 90).
Shankara ne dit pas autre chose ?
" La tête de l'Homme cosmique est le ciel ; l'oeil, le soleil ; le souffle, le
vent ; le tronc, l'espace ; l'eau, les reins ; la terre, les pieds "
(Commentaire Mandukyopanishad, 1, 3° mantra).
C'est le même cosmos qui vit en chacun :
" Cet espace qui est à l'extérieur de l'homme, c'est le même qui est à l'intérieur de l'homme ; et cet espace qui est à l'intérieur de l'homme est le mêmeque celui qui est
au-dedans du coeur "
(Chandogya Upanishad XII, 7).
L'homme est un univers en miniature et l'univers un corps vivant gigantesque :
" le cosmos est semblable à un grand homme et l'homme semblable à un petit cosmos "
disent les soufis.
Tout homme est un microcosme :
" La lune et le soleil, agents de la création et de la destruction, s'y
meuvent. L'espace, le vent, le feu, l'eau et la terre y sont aussi "
(Shiva Samhita, II) ;
mais l'homme parfait, qui réalise en son corps la finalité du cosmos, est lui-même le macrocosme.
" c'est pourquoi en apparence tu es le microcosme, c'est pourquoi en réalité tu es le macrocosme "
(Rumi).
Sages et mystiques de tous les temps ont ressenti jusqu'au plus profond de leur être ce mystérieux rapport entre le
rythme de leur propre corps et celui du cosmos.

Nous nous contenterons de faire appel au témoignage de deux " mystiques " qu'en apparence tout oppose :
Hildegarde de Bingen, sainte allemande du XII siècle,
et notre moderne et contestaire U.G. :
" Le soleil et la lune selon cette divine ordonnance sont au service de l'homme, et, selon l'état de l'air et de la brise, ils lui
confèrent tantôt la santé, tantôt la maladie : le soleil étend son action du cerveau au talon, la lune des sourcils à la cheville "
(Livre des Oeuvres Divines,
IV.)
Le Soi intérieur n'est autre que le Soi cosmique.
Et c'est pourquoi l'identité microcosme-macrocosme se retrouve à tous les niveaux :
" Le Soi en vérité est en bas, le Soi est en haut... le Soi est tout ce qui existe "
(Chandogya Upanishad, VII, 25, 2).
A ce texte semblent répondre comme en réplique LaoTseu :
" Le haut et le bas se touchent "
(Tao Te King, V),
Hermès Trimégiste :
" Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Ce qui est en bas est comme ce
qui est en haut "
(Table d'Émeraude),
Nisargadatta :
" La structure
même de l'univers fait que le plus élevé ne peut être obtenu qu'au travers de la libération du plus bas "
(Je
suis, 58),
ou Jésus :
" Quand vous ferez le deux Un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas, afin de faire
le mâle et la femelle en un seul... alors vous irez dans le Royaume "
(Th 22).
C'est précisément le souffle (" prana ") que relie microcosme et macrocosme :
" L'Univers, tout comme le corps des êtres vivants, est manifestation d'un souffle, support du
Verbe.
C'est par le souffle que le Grand Dieu, Shiva, crée et détruit les mondes
"
(A. Daniélou).
De même que le vent circule dans tout l'univers, le souffle circule à l'intérieur du corps. De même que le
vent est le
" fil qui relie ce monde et l'autre monde et tous les êtres "
(Brhadaranyaka Upanishad 111, 7, 2),
le souffle est le fil qui
relie le corps de l'homme au cosmos :
" Tous les mouvements, toutes les
actions sont causés par cette force vitale : prana.
A l'intérieur du corps, elle est prana. A l'extérieur, elle est l'air, l'espace " (Nisargadatta).