Etre un gourou, c'est donner l'initiation et l'upadesa, toutes deux étant inséparables, l'une de l'autre.
Il n'y a pas d'upadesa dans un acte initial d'initiation et point d'initiation si elle n'est pas suivie de l'upadesa.
La question se posait donc parfois de savoir si Sri Bhagavan accordait l'initiation ou l'upadesa.
Au lieu de répondre, il laissait aux autres le soin de décider selon leur propre jugement ou leur manque de jugement.
La réponse qu'il faisait le plus souvent était celle qu'obtint le Major Chadwick :
"Il y a trois méthodes d'initiation :
par le toucher, par le regard, par le silence."

C'est ainsi que Sri Bhagavan émettait d'ordinaire une opinion doctrinale impersonnelle, qui cependant impliquait la réponse à la question spécifique.
Cette idée des trois modes d'initiation était bien connue des Hindous, car, pour eux, ils sont représentés par
l'oiseau qui doit couver ses oeufs pour les faire éclore (le toucher) ;
par le poisson qui qui se borne à les regarder éclore (le regard) ;
et par la tortue , qui n'a qu'à penser à eux (le silence).
L'initiation par le silence est devenue très rare de nos jours.
C'est la mouna-diksha d'Arunachala, de Dakshinamurti, et c'est aussi le mode d'intiation particulièrement adapté au sentier direct de la recherche de soi-même, qu'indiquait Sri
Bhagavan.
Ce mode d'initiation était doublement approprié, tant par sa valeur propre, que parce qu'il permettait un camouflage satisfaisant.
L'initiation par le regard était très réelle..
Sri Bhagavan se tournait vers le disciple et le fixait avec une intensité fulgurante.
La luminosité, la puissance de ses yeux vous transperçait, brisant le mécanisme de la pensée.
Parfois il semblait qu'un courant électrique vous traversait, parfois on était baigné dans la paix, dans un flot de lumière.

Un disciple nous a décrit ses impressions :
"Tout à coup, Sri Bhagavan tourna vers moi son regard lumineux et transparent. Auparavant, je ne pouvais supporter
longuement ce regard. A présent, je plongeais droit dans ces yeux merveilleux et terribles pendant combien de temps?
Je ne saurai le dire.
Ce regard faisait naître en moi une sorte de vibration, que je percevais nettement."
Quand Sri Bhagavan vous regardait ainsi, on avait l'impression, puis la certitude inébranlable, que, dorénavant, il vous prenait en charge, qu'il vous guidait.
Certains percevaient le moment où cette initiation commençait, mais d'ordinaire elle se faisait insensiblement.
Parfois, c'était pendant qu'on chantait les Vedas, quand ceux qui y faisaient attention étaient peu nombreux.
Ou bien le disciple était pris d'un désir d'aller voir Sri Bhagavan avant le lever du jour, ou au moment où il était seul, ou presque seul.
L'initiation par le silence était également réelle.
Elle se faisait chez ceux dont les coeurs se tournaient vers Sri Bhagavan sans qu'il eussent la possibilité de se rendre eux-mêmes à Tiruvannamalai.
Parfois elle était accordée en rêve comme dans le cas de Natesa Mudaliar.
Nul maître n'était plus catégorique que Sri Bhagavan, quand il s'agissait de l'aide et de la direction à accorder à un disciple pris en charge, et qui avait déjà reçu l'initiation.

Il dit à Sivaprakasam Pillai :
"Celui qui a obtenu la grâce du Guru sera inévitablerment sauvé. Jamais on ne
l'abandonnera, de même que la proie tombée sous la dent du tigre ne lui échappera plus jamais."
Une autre fois, un disciple se décourageait de sentir que ses progrès intérieurs étaient nuls, et dit :
"J'ai peur d'aller en Enfer, en continuant de la sorte !"
Bhagavan répondit :
"Si vous y allez, Bhagavan vous suivra et vous ramènera".
Les circonstances mêmes de la vie du disciple sont influencées par le Guru, de manière à servir à son sadhana (progrès spirituel). On dit à un disciple :
"Le Maître est à la fois au dehors, et au dedans, de sorte qu'il crée les conditions extérieures de votre introspection, et préparera votre être intime à
l'aspiration vers le tout ."

En réalité, l'upadesa de Sri Bhagavan, de même que l'initiation qu'il donnait, se faisait par le silence.
L'esprit était silencieusement orienté dans la direction qu'il devait suivre. On attendait d'un disciple qu'il le comprît.
Un très petit nombre avait besoin d'une assurance verbale.
Ces upadesa silencieux variaient beaucoup en réalité, Sri Bhagavan dans ses paroles et ses écrits insistait souvent sur la nécessité du vichara (recherche de soi-même) et l'idée se
répandit qu'il ne prescrivait que le Gnana-marga ( le sentier de la connaissance), que bien des gens trouvent abrupt de nos jours.
Mais, Sri Bhagavan était universel, et sa direction convenait à n'importe quel tempérament.
Elle suivait le sentier de la dévotion, non moins celui de la connaissance.
L'amour et le dévouement qu'il inspirait étaient comme un pont au-dessus de l'abîme que devaient franchir ceux qui cherchaient le salut. Sri Bhagavan , ne recommandait pas d'autre sentier à
nombre de ses fidèles.
En somme, le sentier de la dévotion est le même que celui de la soumission. On rejette tout son fardeau sur le Guru.
C'est aussi ce que recomandait Sri Bhagavan.
Il disait à l'un de ses fidèles :
"Soumettez-vous à moi, et je détruirai l'intelligence."
Il dit à un autre :
"Contentez-vous de rester tranquille ; Bhagavan fera le reste."
Et à Devaraja Mudaliar :
"Tout ce que vous avez à faire, c'est de m'abandonner toute la besogne".
Il répétait souvent :
"Il y a deux routes à suivre ; l'une, c'est de vous demander : Qui suis-je ? et l'autre, c'est de vous abandonner au
Guru."
Et cependant, il n'est pas facile de garder son esprit en paix, et d'être entièrement réceptif à la grâce de son Guru.
Cette attitude exige un constant effort, un appel constant à la mémoire, et seule la Grâce du Guru les rend possibles.
Le moyen le plus efficace, quoique invisible, était le sat-sangh, littéralement : l'association avec l'être.
Et, en tant que que moyen de sadhana, il n'est en réalité que l'association avec quelqu'un qui a réalisé le Sat, ou l'être.
Lorsqu'on est parvenu à l'association avec un sage, à quoi servent les méthodes variées de la discipline de soi-même ?
"Dites-moi à quoi sert un éventail quand souffle la douce brise du Sud ?"
L'association avec Sri Bhagavan déterminait une subtile alchimie, dont les effets n'étaient parfois visibles qu'au bout de plusieurs années. Et il arrivait que le Maître s'entretînt avec ses
disciples de l'importance de ces effets.

Il dit un jour à Ranga Aiyar, le camarade d'école :
"Si vous demeurez avec le Gnani, il vous donnera des vêtements déjà tout tissés."
Il sous-entendait que, par d'autres méthodes, on n'obtient que le fil, et qu'il faut tisser ses vêtements soi-même.
Sundaresh Aiyar avait composé à sa louange un chant tamil, où il décrivait la grâce qui jaillissait de ses regards pour soutenir ses disciples.
Sri Bhagavan corrigea :
"Non, elle ne jaillit pas; elle est projetée par un acte conscient, qui dirige la grâce
vers la personne choisie."
Le disciple, lui aussi, doit s'efforcer au plus haut point d'aider la grâce du maître à atteindre son but, et à cet effet, Sri Bhagavan ne cesse de préconiser la méthode du
vichara ( c'est à dire poser la question :
Qui suis-je ? se consacrer à la recherche de son moi.)

La sadhana qu'il donnait ainsi pour répondre aux besoins de notre temps n'était ni secret ni caché. Sri Bhagavan soutenait catégoriquement sa prééminence sur tous les autres:
"La recherche de soi-même est le seul moyen infaillible, le seul direct, grâce
auquel vous parviendrez à la réalisation de l'être inconditionné, absolu, que vous êtes en réalité......
Essayer le détruire l'ego, ou l'intelligence, au moyen d'une autre sadhana que la recherche du moi, c'est jouer au voleur, qui se fait gendarme pour s'arrêter
lui-même."
Seule, la recherche du moi peut faire comprendre la vérité de l'inexistence de l'ego et de l'intelligence, et permettre la réalisation de l'être indifférencié, le Moi, ou l'Absolu.
Après cette réalisation du Moi, il n'y a plus rien à connaître, puisque le Moi c'est la Béatitude parfaite, le Tout.
La pratique du vichara n'était pas réservée aux gens qui pouvaient se rendre à Tiruvannamalai. Elle n'était pas réservée non plus aux seuls Hindous.
L'enseignement de Sri Bhagavan est l'essence même de toutes les religions :
elle met au grand jour ce qui était caché .
L'Advaita est le postulat central du Taoïsme et du Bouddhisme.
La doctrine du Guru intérieur est celle du "Christ en vous" dans la plénitude de sa signification.
Le vichara rejoint la vérité ultime de la foi islamique ou Shahada :
Il n'y a d'autre Dieu que Dieu. Il n'y a d'autre Moi que Moi."

Sri Bhagavan avait dépassé les différences entre les religions
Le sadhana qu'il prescrivait ne dépendait d'aucune religion. Les Hindous n'étaient pas seuls à venir à lui, mais venaient aussi des bouddhistes, des chrétiens, les
musulmans, des juifs, des parsis, et il n'exigeait d'aucun d'entre eux qu'il ne changeât de religion.
La confiance fervente (dévotion) en un Guru, et l'afflux de sa grâce font apparaître une réalité plus profonde que toutes les religions et la recherche du Moi révèle la vérité ultime qui est
au-delà de toute religion.
