
Le 3 février 1936, au petit matin, après deux nuits sans sommeil dans le train de Bombay, je suis parvenu à Tiruvannamalai.
La tête me tournait et mes sens étaient plongés dans la confusion.
J’avais espéré pouvoir prendre quelque repos à mon arrivée à l’Ashram, mais je fus immédiatement conduit dans un petit réfectoire où se trouvait un homme d’âge mûr, vêtu d’un simple pagne, assis
par terre devant une assiette en feuillage à moitié dégarnie.
Son regard était limpide et apaisant ; il me fit un signe de tête amical et m’adressa un sourire d’une bonté
inimaginable.
C’était le Maharshi en personne.
Comme le voulait la coutume à l’Ashram à cette époque, les nouveaux venus étaient invités à prendre leur repas en face du Maharshi. Celui-ci avait à présent terminé son repas. Il se leva, me
regarda, comme pour me gratifier d’un au-revoir silencieux, et quitta la pièce.
Quelqu’un m’annonça alors que Sri Maharshi se rendait à la salle de darshan.
Je m’y précipitai, toujours en costume et avec mon chapeau sur la tête.
La grande et majestueuse silhouette du Maharshi entra derrière moi d’un pas mesuré. Je me retrouvai seul avec
Lui.
La joie et la paix m’envahirent ; jamais encore auparavant je n’avais éprouvé un tel sentiment de pureté et de
bien-être en présence de quelqu'un
Déjà, mon esprit était en profonde méditation, non pas sur l’être de chair par ailleurs si merveilleusement
« dessiné », mais sur un principe immatériel capable de se faire sentir d’une manière si profonde malgré le handicap d’un lourd véhicule de matière.
Quand je repris conscience de ce qui m’entourait, je vis qu’il me regardait avec deux grands yeux pénétrants, plissés
par un sourire dont l’innocence enfantine vous plongeait dans une paix divine.
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Les jours passèrent, puis les semaines et les mois. L’étranger attendait impatiemment la Grande Expérience : chaque
jour était le grand jour, chaque moment le grand moment.
L’Indien, lui, n’est jamais pressé : il sait ce qu’il fait et poursuit sa pratique avec une confiance inébranlable.
Mais l’étranger, habitué aux emplois du temps précis, fixe l’heure et la date.
Comme rien de remarquable ne se produisait, il s’écria de toute son âme :
« Combien de temps, Seigneur, combien de temps ? »

Puis il se regarda : quel changement, mon Dieu ! Il se demanda comment ceci avait pu se produire en
l’espace de six petits mois. Soudain, le suprême Secret se dévoila : c’était l’influence subtile de l’Homme divin, cet océan de lumière dans lequel il s’était baigné
quotidiennement.
Finalement, l’entrevue avait eu lieu, mais l’étranger ne s’en était pas aperçu.
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Pour le corps, cette nouvelle vie était très dure, le changement très brutal. Ce qui allégeait son fardeau, c’est que
contrairement à ce qui se passe dans les autres ashrams, il n’y avait ici aucune obligations : pas de programme, de réunions, de groupes d’études ou de bhajan auxquels on soit tenu de
participer.
Bhagavan, en cela, était le plus libéral des gurus, jamais il ne lui est venu à l’idée d’imposer des règles pour contrôler la vie de ses disciples ; il ne croyait pas en une discipline commune
imposée de l’extérieur, car celle-ci n’apporte pas les fruits désirés et finit par être abandonnée. La discipline qui réussit est celle que l’on s’impose à soi-même, qui est adaptée à son cas et
dont l’application correspond à un besoin intérieur de l’intellect éveillé.
Ainsi donc, Bhagavan laissait ses disciples totalement libres de modeler leur vie du mieux qu’ils le pouvaient. Cette liberté physique m’aida considérablement à surmonter les difficultés des
premiers mois de ma nouvelle existence.
Je passais mes jours et une partie de mes nuits dans le « Hall », la salle où le maître vivait et dormait. Je restais là, tranquillement assis, écoutant les conversations que les
visiteurs avaient avec lui et qui étaient parfois traduites en anglais
( si les questions étaient posées par un étranger ou un Indien du Nord).
Ses réponses étaient pleines de fraîcheur et de douceur.
Son influence était perceptible aussi bien dans son silence que dans ses paroles. Tout ceci faisait un profond contraste avec l’agitation de la vie ordinaire à laquelle je venais juste de tourner
le dos, avec le gaspillage d’énergie, les fausses valeurs, les espoirs insensés mis dans des idéaux parfaitement creux, les relations humaines superficielles, les règles sociales fondées sur des
siècles d’égoïsme, de convention et de superstition, sans parler de la politique, du statut social et de l’argent, ni de la jalousie et de la haine que ces choses font naître dans l’esprit des
hommes. Il n’est donc guère étonnant que Bhagavan apparaisse comme un havre de paix, une brillante lumière au sein des ténèbres par ailleurs impénétrables.
Bhagavan était alors en parfaite santé et pouvait se permettre d’être à la disposition des chercheurs pratiquement à
toute heure du jour.
Les années 1936-1938 furent extrêmement heureuses, car nous pouvions nous rassembler autour de son divan et lui parler d’une manière aussi intime qu’à un père adoré ; nous pouvions sans
restriction lui parler de nos soucis.
Après 8 H du matin, il n’y avait plus que les gens des environs, et nous bavardions tranquillement avec lui jusqu’à 10H.
Il nous racontait des histoires tirées des Purana ou de la vie des saints. Bhagavan était extrêmement sensible, et
quand ces lectures décrivaient des scènes d’intense bhakti ou de grandes tragédies humaines, il était submergé par l’émotion et ne pouvait ni retenir ni dissimuler ses larmes.
Un jour, par exemple, il récita de mémoire un poème d’un saint visnouite dans lequel figurait ce vers :
« Serre-moi dans tes bras, Ô Seigneur. »
A ce moment, les bras de Bhagavan formèrent un cercle devant lui et son regard brilla comme sous l’effet d’une ardente
dévotion ; sa voix tremblait alors qu’il tentait d’étouffer les sanglots qui montaient en lui. Le voir ainsi jouer les scènes qu’il racontait et se laissait gagner par l’exaltation était quelque
chose d’absolument fascinant.
Bhagavan avait le sommeil léger ; il se réveillait de temps à autre au cours de la nuit et disait quelques mots au
serviteur qui se trouvait là, avant de se rendormir.
A 5H, il était prêt pour le parayanam (la récitation des Vedas) qui durait un peu moins d’une heure.
Pendant cette période, personne ne parlait et Bhagavan demeurait souvent assis les jambes croisées, complètement
intériorisé. Il sortait ensuite prendre son bain et son petit déjeuner, puis il fallait faire un tour sur Arunachala.

A son retour, vers 7H30, les premiers visiteurs commençaient à arriver, et vers 9H la salle était pleine.
La période du parayanam matinal était la plus propice à la méditation :
il y avait peu de monde, les femmes et les enfants n’étaient pas encore là, la température était fraîche et l’esprit encore calme.
Es surtout Bhagavan resplendissait, plongé dans l’immobilité de son samadhi qui imprégnait la salle et la méditation
des disciples.
Les visiteurs constituaient une sorte de détente dans une vie par ailleurs intense. Les problèmes qu’ils soumettaient
étaient en soi un sujet d’étude, étude de l’esprit humain et des maux innombrables qui l’assaillent.
En outre, observer la manière magistrale dont Bhagavan traitait de ces problèmes était en soi une sadhana.
L’ultime réponse à toutes les questions était toujours la même, à savoir :
« Découvrez qui vous êtes ».

Cependant, il rencontrait d’abord chaque interlocuteur sur son propre terrain, puis lentement l’amenait à se tourner vers la source universelle. Les psychologues ne s’occupent que du
fonctionnement de l’esprit, mais Bhagavan va jusqu’à la source de l’esprit, le Soi lui-même.
Tous les visiteurs étaient impressionnés, parfois même sans comprendre exactement le sens de ce qu’il disait.
Les gens considèrent que les siddhi sont le signe infaillible de l’état de perfection, mais peu comprennent l’influence
subtile de l’être vraiment parfait qui, sans faire étalage de miracles, transforme ceux qui entrent en contact avec lui, en particulier les disciples authentiques ; il fait d’eux des mukta ou les
fait notablement progresser vers mukti, ce dont les siddhi extérieurs sont totalement incapables.
Parmi les gens qui ont eu l’inestimable privilège de séjourner longuement auprès de Bhagavan, nombreux sont ceux qui attestent de l’effet merveilleux que sa simple présence a exercé sur
eux.
Ceci constitue le siddhi le plus élevé et le plus authentique, celui qui accompagne toujours jnana (la connaissance du
Soi, la perfection suprême).
Fin 1938, j’ai senti que je devais quitter Tiruvannamalai pour quelques temps, afin que ma sadhana ne dégénère pas en
une routine terne et monotone. J’ai d’abord effectué un pèlerinage en Inde du Sud avant de me retrouver, fin 1939, à l’ashram de Swami Ramdas, dans le Kerala.
Quand je suis revenu dans mon ashram, en juillet 1940, la seconde guerre mondiale avait déjà éclaté, plongeant des
millions d’hommes dans les ténèbres.
Cependant, je fus surpris de constater que cela n’avait en rien affecté la vie de Ramanasramam, sinon qu’il y avait à présent deux fois plus de visiteurs.
En outre, je remarquai que le corps du Maître commençait à présenter des signes de vieillissement, à tel point que les
responsables de l’Ashram avaient été obligés de réduire les heures de darshan.
A midi, les portes du Hall se fermaient afin que Bhagavan puisse faire deux heures de sieste. Il avait d’abord
protesté, mais s’était bientôt résigné en voyant que cette décision se justifiait dans une certaine mesure.
Tandis que le corps de Bhagavan s’affaiblissait, son influence et son pouvoir d’attraction augmentaient.
Le flux des visiteurs continuait de croître régulièrement et atteignit sont point culminant en 1950, la dernière année
de sa vie terrestre.
A mesure que le temps passait et que les idées et l’état d’esprit du Maître m’imprégnaient de plus en plus, j’ai cessé de poser des questions ou de l’intercepter lors de ses promenades à
l’extérieur de l’Ashram, comme j’en avais pris l’habitude au cours des six premiers mois de ce que j’appelle ma vie de vanaprastha (retraite) ; car à présent toutes mes questions spirituelles,
tous mes problèmes, avaient été résolus d’une manière ou d’une autre.
Quand j’ai fait part de cette conclusion à Bhagavan, il a fait un gracieux geste d’approbation et m’a dit
:
« En dehors du peu qui dépend de nous, tout doit être remis au Guru, l’océan de grâce et de compassion qui se trouve dans le cœur,
sous la forme du propre Soi du chercheur ».
S.S COHEN